« Vous avez le droit d’exiger qu’on vous montre la Crèche, la voici ».

Le texte ci-dessous a été écrit par Jean-Paul Sartre, prisonnier des allemands à Trèves en 1940. Je l’avais déjà publié en 2011 sur ma page Facebook. En ce jour de Fête de l’Immaculée Conception, face aux polémiques qui se sont élevées et qui semblent trouver un apaisement dans une unanimité de la classe politique, du Premier ministre et des proches du président de la République aux leaders de l’opposition, comme vous tous, je me réjouis. Et vous offre à nouveau ce texte magnifique, avant une procession à Marie bien méritée ce soir, à Paris.

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« Voici la Vierge, voici Joseph et voici l’Enfant Jésus. L’artiste a mis tout son amour dans ce dessin, vous le trouverez peut-être naïf, mais écoutez. Vous n’avez qu’à fermer les yeux pour m’entendre et je vous dirai comment je les vois au-dedans de moi.

La Vierge est pâle et elle regarde l’enfant. Ce qu’il faudrait peindre sur son visage, c’est un émerveillement anxieux, qui n’apparut qu’une seule fois sur une figure humaine, car le Christ est son enfant, la chair de sa chair et le fruit de ses entrailles. Elle l’a porté neuf mois. Elle lui donna le sein et son lait deviendra le sang de Dieu.

Elle le serre dans ses bras et elle dit : « Mon petit ! » Mais à d’autres moments, elle demeure toute interdite et elle pense : « Dieu est là », et elle se sent prise d’un crainte religieuse pour ce Dieu muet, pour cet enfant, parce que toute les mères sont ainsi arrêtées par moment, par ce fragment de leur chair qu’est leur enfant, et elles se sentent en exil devant cette vie neuve qu’on a faite avec leur vie et qu’habitent les pensées étrangères.

Mais aucun n’a été plus cruellement et plus rapidement arraché à sa mère, car Il est Dieu et Il dépasse de tous côtés ce qu’elle peut imaginer. Et c’est une rude épreuve pour une mère d’avoir crainte de soi et de sa condition humaine devant son fils. Mais je pense qu’il y a aussi d’autres moments rapides et glissants où elle sent à la fois que le Christ est son fils, son petit à elle et qu’il est Dieu. Elle le regarde et elle pense : « Ce Dieu est mon enfant ! Cette chair divine est ma chair, Il est fait de moi, Il a mes yeux et cette forme de bouche, c’est la forme de la mienne. Il me ressemble, Il est Dieu et Il me ressemble ».

Et aucune femme n’a eu de la sorte son Dieu pour elle seule. Un Dieu tout petit qu’on peut prendre dans ses bras et couvrir de baisers, un Dieu tout chaud qui sourit et qui respire, un Dieu qu’on peut toucher et qui vit, et c’est dans ces moments là que je peindrais Marie si j’étais peintre, et j’essayerais de rendre l’air de hardiesse tendre et de timidité avec lequel elle avance le doigt pour toucher la douce petite peau de cet enfant Dieu dont elle sent sur les genoux le poids tiède, et qui lui sourit.

Et voilà pour Jésus et pour la Vierge Marie. Et Joseph. Joseph ? Je ne le peindrais pas. Je ne montrerais qu’une ombre au fond de la grange et aux yeux brillants, car je ne sais que dire de Joseph. Et Joseph ne sait que dire de lui-même. Il adore et il est heureux d’adorer. Il se sent un peu en exil. Je crois qu’il souffre sans se l’avouer. Il souffre parce qu’il voit combien la femme qu’il aime ressemble à Dieu. Combien déjà elle est du côté de Dieu. Car Dieu est venu dans l’intimité de cette famille. Joseph et Marie sont séparés pour toujours par cet incendie de clarté, et toute la vie de Joseph, j’imagine, sera d’apprendre à accepter. Joseph ne sait que dire de lui-même : il adore et il est heureux d’adorer. »

                                                                 Jean-Paul Sartre, Trèves 1940

 

 


4 commentaires on “« Vous avez le droit d’exiger qu’on vous montre la Crèche, la voici ».”

  1. DARGNIES dit :

    Bravo Frigide de combattre le sectarisme imbécile qui concerne 2 à 3 % pas plus de nos concitoyens !

  2. Françoise gmail dit :

    Magnifique, merci!!!!!! >

  3. Jeannine Reulier dit :

    Merci pour ce texte, magnifique et bouleversant. J.REULIER.

    >

  4. Quentin dit :

    Frigide votre fraîcheur et votre honnêteté manque cruellement au petit écran. Je vous écris aussi parce que je sais que vous êtes une femme d’une grande sensibilité et j’avais une question à vous poser ; entre l’allemand, le latin, le grec ancien, l’histoire, les sciences des religions, la géographie et les sciences politiques quelles matières choisiriez-vous il en faut trois ? Merci d’avance (je sais c’est un peu spécial comme question mais croyez-moi les raisons sont plus étranges–> c’est moi qui suis perdu et qui ne sais pas quelles matières prendre à l’université et je voulais l’opinion d’une personne que j’admire et qui m’inspire)

    Merci bonne soirée

    Quentin H.


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